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Éthique et haute direction : et le contexte ?

Belle lecture proposée par la revue Gestion par Kevin J. Johnson et Joé T Martineau : « L’éthique et la haute direction : L’influence du contexte organisationnel ».

 

Extrait :

C’est bien connu, le travail des équipes de la haute direction est extrêmement exigeant. Actionnaires et décideurs s’attendent à ce qu’elles assurent un rendement élevé aux entreprises. Or, pour obtenir de tels résultats dans un marché hautement concurrentiel, il peut être tentant d’utiliser des données confidentielles afin de conférer un avantage concurrentiel à son organisation ou dans le but d’obtenir un gain personnel. Ces agissements peuvent mener à divers problèmes d’ordre éthique, notamment de la concurrence déloyale, de l’espionnage industriel et des délits d’initié.

La question est donc la suivante : d’où viennent ces comportements de la part de certains hauts gestionnaires ? L’étude2 que nous avons réalisée tend à démontrer que plusieurs mécanismes sont à l’œuvre et tirent leur origine du contexte organisationnel. Ainsi, les dirigeants qui détournent (ou non) des renseignements privilégiés seraient en grande partie influencés par la façon dont ils perçoivent le sens éthique de leurs collègues, par la cohésion de leur équipe de travail et par la performance financière de leur organisation.

Éthique, cohésion et performance

Comme plusieurs chercheurs l’ont démontré avant nous, les gens sont en grande partie le produit du milieu où ils évoluent. Ils agissent en concordance avec ce qu’ils y observent et en fonction des attentes d’autrui. Un contexte organisationnel donné peut donc encourager ou décourager les comportements non éthiques. Par conséquent, plus les membres d’une équipe de hauts dirigeants perçoivent leurs collègues comme des gens intègres qui agissent comme tels, moins ils ont tendance à se comporter de façon douteuse. La pression de la conformité produit ainsi son effet sur l’ensemble du groupe. Mais ce n’est pas tout : la cohésion est considérée comme un facteur qui a un effet déterminant sur le comportement des hauts gestionnaires. On peut définir la cohésion comme la dynamique qui unit les gens au sein d’un groupe. Elle repose entre autres sur l’implication et sur la fierté ressentie à l’idée d’en faire partie. La crainte d’être rejeté ou ostracisé réduit par ailleurs la propension d’une personne à adopter une attitude contraire aux normes et aux règles du groupe. Cette logique s’applique aussi aux comportements négatifs : si des dirigeants tolèrent ou approuvent des agissements non éthiques, leurs collègues peuvent y voir de l’encouragement à agir de la même manière.

Ainsi, une culture d’entreprise qui valorise la performance individuelle, par exemple au moyen de bonis attribués en fonction du rendement, peut avoir des répercussions négatives sur le comportement du personnel. À l’inverse, une culture collaborative a presque toujours des effets positifs, pour autant que l’éthique fasse partie des valeurs du groupe.

Qu’en est-il de la performance au sein de la haute direction ? De quelle façon peut-elle influer sur les comportements ? Certains auteurs estiment que les exigences en matière de performance favorisent l’adoption de comportements non éthiques de la part des dirigeants, par exemple l’utilisation illicite d’information privilégiée à la suite de résultats décevants.

Toutefois, notre étude révèle que la performance joue un rôle modérateur plutôt que d’avoir un effet direct. En d’autres mots, plus la performance de l’organisation est bonne, plus le renforcement de la cohésion et du sens de l’éthique chez les membres de la haute direction les dissuade de commettre des actes répréhensibles. En effet, de tels comportements peuvent nuire à toute l’équipe, qui a donc tendance à rejeter un membre qui s’est rendu coupable de tricherie. À l’inverse, le pire scénario peut se concrétiser même lorsque la performance organisationnelle est bonne. En effet, les comportements les plus inacceptables peuvent survenir quand la cohésion et le sens de l’éthique sont très faibles dans une équipe : personne ne craindra d’en être exclu à cause d’actes répréhensibles. Chacun aspirera donc à être le « héros du jour » et agira dans ce but. Enfin, une faible performance organisationnelle a peu d’effet sur la probabilité que de tels gestes soient commis ou non par les dirigeants.

L’encouragement des comportements éthiques

Au regard de ces constats généraux, quelle stratégie les organisations peuvent-elles adopter pour décourager les comportements non éthiques ? Cette question est cruciale, car la survie des entreprises peut en dépendre, comme l’a démontré l’affaire Enron. Jusqu’à présent, les entreprises ont généralement privilégié la voie déontologique, notamment en adoptant une réglementation plus contraignante afin de mieux encadrer les pratiques organisationnelles. Pourtant, il existe d’autres moyens.

Tout d’abord, notre étude montre à quel point il est important d’encourager les comportements éthiques au sein d’une organisation. On peut y parvenir en favorisant une culture organisationnelle fondée sur des normes et des valeurs qui ont un effet positif sur la dynamique et sur la culture de l’équipe de direction. Ainsi, les dirigeants devraient renforcer la culture organisationnelle en y intégrant des composantes à caractère éthique, par exemple en accordant des bonis et des récompenses à une équipe plutôt qu’à des individus afin de renforcer la cohésion du groupe.

En ce qui concerne le processus d’embauche, on peut le doter d’une analyse du potentiel d’intégration des candidats au sein de l’entreprise en tenant compte de leurs valeurs sur le plan éthique. Autre piste à suivre : la formation des dirigeants actuels et futurs devrait comporter un volet sur la compréhension des questions éthiques et juridiques relatives à l’utilisation de renseignements protégés. Au bout du compte, toute action favorable à l’instauration d’un climat éthique au sein d’une organisation aura un effet positif sur les agissements du personnel. Des auteurs rappellent d’ailleurs qu’un véritable leadership éthique consiste non seulement à prêcher par l’exemple mais aussi à traiter les employés avec respect et dignité, à leur communiquer des valeurs d’intégrité et à récompenser les comportements éthiques.

Néanmoins, ces mesures s’avéreront insuffisantes si une attention particulière n’est pas apportée à la cohésion des équipes de direction. Dans cette optique, les hauts dirigeants ont tout intérêt à renforcer le sentiment d’appartenance à un groupe en suscitant un climat d’inclusion et de confiance. Ils doivent aussi se montrer plus ouverts aux idées des membres de leurs diverses équipes. Les activités de consolidation d’équipe (team building) contribuent également au développement d’un fort sentiment d’appartenance.

Toutefois, l’amélioration de la cohésion doit être accompagnée d’autres mesures lorsque l’équipe tolère, voire encourage, les comportements répréhensibles. Dans ces circonstances, il est essentiel de travailler parallèlement au déploiement d’une véritable culture de l’éthique à l’échelle des équipes.

En résumé, tout dirigeant qui souhaite favoriser les comportements éthiques dans son organisation doit être très vigilant en ce qui concerne à la fois les dynamiques à l’œuvre entre les hauts dirigeants et la cohésion au sein des équipes dont ceux-ci sont responsables. Il lui faut aussi veiller au grain en ce qui a trait au comportement de tous les membres de son équipe de direction et s’assurer que les nouvelles recrues jouissent d’une réputation d’intégrité exemplaire.

 

À la prochaine…

Gouvernance

OPINION : Gouvernance de Soccer Canada… le temps de l’éthique organisationnelle ?

Nous avons tous été choqués d’apprendre l’affaire de tricherie de l’équipe féminine de soccer qui est parue dans la presse la semaine passée. Nous l’avons été encore plus en apprenant que l’espionnage était une pratique institutionnalisée sans que personne au sein de l’équipe d’encadrement (et peut-être au niveau de la direction) ne se pose la moindre question d’éthique sportive ! Vous me direz que d’autres fédérations, sportifs ou pays trichent parfois, mais ce n’est pas une raison pour le faire.

 

Une tache indélébile

Les équipes nationales et Soccer Canada vont devoir dorénavant vivre avec cette affaire qui éclabousse le Canada en plein Jeux olympiques 2024 de Paris, une épreuve mythique parmi les plus regardées au monde. Faut-il le rappeler, dans le domaine sportif, la tricherie est le comportement le plus grave tant il viole l’esprit même entourant l’activité sportive. Dans notre cas, il y a eu clairement violation d’une règle. Ce comportement n’est pas excusable. La tricherie ou, simplement, son apparence entache toute performance passée d’un doute sérieux et d’une perte de légitimité si dure à gagner pour tout sportif. Si l’équipe nationale féminine gagne depuis des années, triche-t-elle pour obtenir ce résultat ? Et que penser des résultats de l’équipe masculine ? Il y a un « doute » en dépit de ce que clament les joueuses dans les médias. Qu’elles ne trichent pas sur le terrain, tout le monde en convient. Mais, il reste que préparer un match en espionnant est interdit et contribue à tronquer la performance. Pour l’avenir, ce sont les membres de la communauté de soccer – professionnels et amateurs – qui vont être qualifiés de tricheurs, sérieusement ou sur le ton de la plaisanterie (ce qui est peut-être pire, tant ce genre de plaisanterie demeure de nombreuses années). Qu’importe le ton, le mal est fait et il faut gérer ce qu’il s’est passé. La réaction doit être à la hauteur de ce qu’il s’est passé.

 

Un urgent changement de culture

Au niveau de la gouvernance, Soccer Canada doit prendre conscience d’un fait : l’impensable s’est produit. L’espionnage par drone soulève un enjeu d’éthique organisationnelle et de gouvernance. Derrière cette affaire, c’est la culture de l’organisation de Soccer Canada qui est en question. Soccer Canada traverse une crise majeure, voire existentielle. Cet actif incorporel bâti avec le temps qu’est la réputation, est ébranlée. Plus que jamais, Soccer Canada doit remettre en place une relation éthique et responsable avec ses parties prenantes sous peine de mettre à mal sa crédibilité. Dans un contexte hautement concurrentiel des pratiques sportives, le soccer a perdu la bataille de l’image et risque également de perdre à terme, celle du chiffre (les pratiquants ne vont-ils pas aller vers d’autres sports : basket-ball, hockey, volley-ball… ?). Les commanditaires resteront-ils partenaires ? Comment les gouvernements vont-ils réagir par rapport à leur soutien ? Le conseil d’administration (CA) et la direction de Soccer Canada doivent donc envoyer un message fort et agir pour influencer positivement les comportements de ses équipes d’encadrement. Le CA doit prendre sa responsabilité au sérieux. En matière de culture et d’éthique, il est fondamental que le message provienne d’en haut : tone at the top. L’objectif de performance ne doit pas tout justifier. Dans le sport, il faut échouer et l’accepter, l’éthique sportive est à ce prix. Sinon que seraient les valeurs prônées par une organisation comme Soccer Canada ?

 

Or, pour le moment, il faut constater que le CA et la direction se font bien discrets. Certes, il y a eu ouverture d’une enquête et retour au pays de l’entraîneuse canadienne. Mais, le temps n’est pas à la sous-réaction, il faut gérer les conséquences de cette crise. À terme, il va falloir un changement de l’équipe d’encadrement accompagné du départ de certains membres de la direction, aussi douloureux soit-il. Trêve de naïveté, il est impensable que personne ne soit au courant et encore moins les entraîneurs. Les excuses récentes de l’entraineuse ne sont pas suffisantes, tant l’image et la réputation de Soccer Canada sont à reconstruire. Le CA va devoir aussi mener une réflexion profonde sur la gouvernance de Soccer Canada et prendre un engagement réel de changement afin de prévenir ce genre de comportement. Pour cela, il va falloir :

  • Identifier les contextes organisationnels et sociaux ayant poussé l’équipe d’encadrement à systématiser la tricherie et à fouler aux pieds une norme fondamentale du sport;
  • Repenser le leadership, les valeurs et la culture prônés par l’organisation (est-il admissible que le mot représailles ait été évoqué dans la presse ?);
  • S’assurer dorénavant d’intégrer les valeurs et la mission sportive et éthique de Soccer Canada dans les décisions quotidiennes;
  • Revoir la cartographie des risques de l’organisation et les mesures de mitigation et de gestion;
  • Repenser les structures et les programmes d’éthique organisationnelle : existe-t-il une ligne de dénonciation ? Qu’en est-il d’un comité éthique ? Pourquoi pas une participation des salariés dans l’élaboration d’initiatives éthiques ? Et que penser de l’intégration de critères éthiques et sportifs dans l’évaluation des salariés ?…

 

Sur le site Internet de de Soccer Canada, le cadre de gouvernance conduit étonnamment à une page vide. Il est temps de revoir cette page blanche pour avoir un processus de réflexion débouchant sur une décision sportivement éthique et assumée. A défaut, le plan stratégique 2022-2026 de Soccer Canada visant à s’assurer de son leadership responsable risque de n’être que de la poudre aux yeux. Soccer Canada n’est peut-être que l’arbre qui cache la forêt : chaque fédération sportive canadienne devrait s’inspirer de cette situation pour mettre à jour sa gouvernance en matière d’éthique et de gestion de risques.

 

À la prochaine…